Jeunes et paris sportifs: 64 % des parieurs français ont entre 18 et 24 ans

La génération qui a grandi avec le pari mobile
Quand la Fédération Léo Lagrange a publié son étude en 2024, un chiffre a fait sursauter les professionnels du secteur: 64 % des parieurs sportifs français ont entre 18 et 24 ans. Soixante-quatre pour cent. Autrement dit, près des deux tiers des personnes qui placent un pari sportif en France sont dans une fenêtre d’âge de six ans — celle qui couvre les premiers pas dans la vie adulte, les études, les premiers salaires, les premiers codes sociaux de consommation.
Cette concentration est sans équivalent dans les autres pratiques de jeux d’argent. La loterie est jouée à tout âge, le poker en ligne attire un public plus varié, les machines à sous en casino sont plutôt fréquentées par des adultes plus âgés. Le pari sportif, lui, a son cœur de cible dans les 18-24 ans, et les opérateurs le savent, et tout leur marketing est calibré en conséquence. Ce n’est pas un hasard si les campagnes TV des principaux bookmakers s’adressent visiblement à un public jeune, masculin, urbain.
Le chiffre 64 % et ce qu’il cache
Il faut bien comprendre ce que mesure ce 64 %. Ce n’est pas 64 % des 18-24 ans qui parient — une erreur de lecture fréquente. C’est 64 % des parieurs qui ont entre 18 et 24 ans, ce qui est très différent. La population cible est « les parieurs » (quelques millions de personnes), pas « la population générale » (une soixantaine de millions de Français).
Autrement dit: parmi les gens qui parient, les jeunes sont largement majoritaires, au point d’écraser toutes les autres tranches d’âge. Parmi les 18-24 ans dans la population générale, le taux de parieurs est en hausse rapide mais reste inférieur à 50 %. Cette nuance est importante pour ne pas tomber dans l’alarmisme injustifié, tout en reconnaissant qu’il y a bien une concentration démographique qui pose des questions de santé publique.
Cette concentration a une cause structurelle: le pari sportif a massivement basculé sur mobile au cours des dix dernières années, et le mobile est le territoire natif des jeunes générations. Une personne de 22 ans en 2026 a grandi avec un smartphone entre les mains dès le collège. Parier sur une application en trois clics depuis son canapé n’est pas une technologie qu’elle a « apprise », c’est un réflexe qu’elle a développé naturellement. Pour les générations plus âgées, le pari en ligne reste une pratique « à laquelle on se convertit » — pour les plus jeunes, c’est l’état par défaut. 74,9 % des parieurs sportifs français misent majoritairement via Internet plutôt qu’en point de vente, et cette proportion monte probablement à plus de 90 % chez les 18-24 ans.
Mineurs et accès facile: la frontière qui ne tient pas
Si le chiffre de 64 % concerne les 18-24 ans, il y a un autre chiffre plus inquiétant dans l’étude de la Fédération Léo Lagrange: 20 % des 15-17 ans déclarent qu’il est « très facile » de miser sur des paris sportifs malgré l’interdiction légale stricte. Un adolescent sur cinq, officiellement interdit d’accès au pari sportif, affirme pouvoir contourner l’interdiction sans difficulté particulière.
Comment est-ce possible ? Par plusieurs voies. La première, et la plus répandue, est l’utilisation du compte d’un proche majeur — frère aîné, ami, parfois même parent. Le mineur mise « en passant » sur le compte de quelqu’un d’autre, souvent avec son accord tacite. La deuxième voie est la création d’un compte avec des informations falsifiées, ce qui est plus difficile depuis les procédures KYC renforcées mais reste possible pour un adolescent déterminé. La troisième voie, marginale mais réelle, est l’usage de sites offshore qui ne vérifient pas l’âge.
Cette porosité de l’interdiction n’est pas un problème technique mineur. Un adolescent qui commence à parier entre 15 et 17 ans entre dans la pratique avec un cerveau encore en développement, particulièrement sensible aux mécanismes de récompense variable que les paris exploitent. Les études de neurosciences sont claires sur ce point: plus la première exposition est précoce, plus le risque de comportement problématique à l’âge adulte est élevé.
Le marketing ciblé: une stratégie assumée
Le marketing des opérateurs de paris sportifs vise ouvertement les jeunes adultes masculins urbains, et cette stratégie n’est pas un secret. Partenariats avec des influenceurs sportifs, sponsoring de clubs emblématiques, publicités ciblées sur les réseaux sociaux les plus fréquentés par les 18-24 ans, messages axés sur la « passion sportive », « l’intelligence de la mise », « l’analyse qui fait la différence » — tous ces éléments forment un dispositif de communication cohérent.
Sarah El Haïry, alors Secrétaire d’État à la Jeunesse, avait écrit en juillet 2021 une lettre à l’ANJ qui résonne encore: avoir une stratégie qui vise spécifiquement les jeunes des quartiers populaires, c’est bâtir un modèle économique reposant sur les difficultés que rencontrent ces jeunes en leur donnant de faux espoirs
. Cette phrase est sévère mais précise. Elle accuse directement certains opérateurs d’exploiter la vulnérabilité socio-économique de publics jeunes en leur vendant l’illusion d’un enrichissement rapide via le pari sportif.
Cette critique a eu des effets. L’ANJ a durci son encadrement de la publicité, et le PLFSS 2025 a porté la fiscalité sur les dépenses marketing des opérateurs à 15 % depuis le 1er juillet 2025. Ces mesures visent à rendre le matraquage publicitaire plus coûteux, donc moins rentable, et donc à réduire la pression commerciale sur les publics jeunes. Mais les effets se mesurent sur plusieurs années, pas sur quelques mois.
Le problème de fond, c’est que la fascination pour le pari sportif chez les jeunes ne vient pas uniquement du marketing. Elle vient aussi du fait que le pari sportif s’intègre naturellement dans des pratiques déjà existantes: regarder un match entre amis, discuter des équipes, parier symboliquement des cafés ou des boissons. Le pari monétaire ne fait qu’ajouter une couche « officielle » à une pratique qui existerait de toute façon. L’enjeu de la prévention est donc de limiter l’amplification commerciale sans chercher à interdire une dimension culturelle profonde.
Les réponses de l’ANJ: entre prévention et limites
Face à ce constat, l’ANJ a développé plusieurs axes d’action. Premier axe: les campagnes de prévention grand public, qui mettent en avant les risques spécifiques du pari sportif et rappellent que les paris ne sont pas une source de revenus. Ces campagnes sont particulièrement visibles avant et pendant les grandes compétitions, où la pression publicitaire des opérateurs est à son pic.
Isabelle Falque-Pierrotin, présidente de l’ANJ, soulignait en 2024 que depuis les excès de l’Euro en 2021, les opérateurs de jeux d’argent ont pris conscience de leurs responsabilités en matière de lutte contre le jeu excessif et ont ajusté leurs pratiques
. Cette formule diplomatique cache une réalité plus mitigée: les pratiques ont évolué, mais lentement, et souvent sous la pression réglementaire plutôt que par conviction interne des opérateurs.
Deuxième axe: la surveillance accrue des opérateurs en matière de ciblage des publics vulnérables. L’ANJ impose désormais des contraintes sur les créneaux publicitaires, sur le contenu des messages et sur les pratiques de relance commerciale auprès des joueurs actifs. Un jeune parieur qui a perdu des montants significatifs ne devrait pas, en théorie, recevoir des offres promotionnelles agressives pour le pousser à continuer. En pratique, les contrôles de conformité sont réguliers mais imparfaits.
Troisième axe: la sensibilisation dans les établissements scolaires et universitaires, portée en partie par des associations comme la Fédération Léo Lagrange ou SOS Joueurs. Ces interventions visent à outiller les jeunes avant qu’ils ne commencent à parier, en leur donnant les clés de lecture mathématiques et psychologiques qui leur permettront de garder le contrôle. Les retours des premières années sont encourageants, mais le dispositif reste à l’échelle expérimentale et ne touche pas encore la majorité des établissements. Pour une vue complète du dispositif de protection autour du jeu responsable en France, notre article sur le jeu responsable et les paris sportifs détaille l’ensemble des outils disponibles.
Les 15-17 ans peuvent-ils vraiment parier malgré l’interdiction ?
Oui, 20 pourcent des 15-17 ans déclarent qu’il est très facile de contourner l’interdiction légale. Les voies les plus fréquentes sont l’utilisation du compte d’un proche majeur et, plus marginalement, la création de comptes avec informations falsifiées.
Que fait l’ANJ pour cette tranche d’âge ?
L’ANJ combine campagnes de prévention pendant les grandes compétitions, surveillance des pratiques marketing des opérateurs, et soutien aux associations d’intervention scolaire. Les effets se mesurent sur plusieurs années, et le dispositif reste perfectible face à un marketing commercial très ciblé.
Créé par la rédaction de « Parier sur la Premier League ».
